La leçon finlandaise (Libération 8/10/08)
Envoyée spéciale à Helsinki VÉRONIQUE SOULÉ
Pour sa réforme du lycée, le ministre de lEducation, Xavier Darcos, sinspire du système à la carte. Visite dun établissement dHelsinki.
Annette et Antti, 16 ans, ont aujourdhui un cours commun, le dessin. Mais cest le seul de la semaine. Après avoir fait leur scolarité ensemble, tous deux ne se voient guère depuis quils sont entrés au lycée, en août. Et pour cause : il ny a plus ni classe ni niveau. Chaque lycéen a trois ans pour parvenir au bac. Dici là, il construit lui-même son emploi du temps en choisissant des «modules», des matières, quil change tous les deux mois. Annette et Antti ont, par exemple, pris maths. Mais la première, plus douée, a opté pour les «maths approfondies» tandis que le second se
09.10.2008
contente de «maths allégées».
Le lycée finlandais est ainsi, terriblement compliqué mais magistralement efficace. Dans toutes les enquêtes internationales, le pays figure dans le peloton de tête. Dans le programme Pisa qui mesure les performances des élèves de 15 ans, les Finlandais excellent en lecture, en maths, en sciences. Les élèves en grande difficulté sont moins nombreux quailleurs, ceux ayant un bon niveau, plus nombreux. Un modèle auquel la France, pourtant si fière de son «système éducatif, le meilleur du monde», avoue sintéresser. Le ministre de lEducation, Xavier Darcos, sest rendu plusieurs fois sur place. Il a célébré lexemple finlandais avec dautant plus denthousiasme quil sert sa cause : plus performant et moins coûteux. Avec lintroduction de modules semestriels, sa réforme du lycée sen inspire. Mais il nétait pas question de copier, les contextes sont trop différents. La Finlande est un petit pays très homogène de 5,3 millions dhabitants, dont 85 % de luthériens.
Céramique ou éthique
Réformé en 1994, le lycée finlandais est un étonnant cocktail de complexité, de souplesse et de permissivité. De nombreux parents avouent quils ny comprennent toujours rien. «Il ny a pas deux emplois du temps similaires dans létablissement», souligne Mervi Willman, la proviseure du Lycée darts plastiques dHelsinki que fréquentent Annette et Antti. Pour la première des cinq périodes de son année scolaire, Antti ne voulait pas trop se charger : il a pris «des modules pas trop difficiles»,comme sport, art et religion (il y a aussi éthique pour ceux qui préfèrent), à côté du finnois, des maths, de lhistoire et de la psychologie. «On prend un maximum de modules obligatoires au début, poursuit Antti, comme ça, on est débarrassé. Après, on prend ce qui nous plaît.» Le lycéen a vingt-quatre heures de cours par semaine. Il commence chaque jour à 8 h 20 et finit à 15 ou 16 heures. A 11 heures, coupure dune heure pour le déjeuner, gratuit dans toutes les écoles finlandaises. «Il y a des devoirs mais je ne les fais pas trop, avoue Antti, je préfère my mettre pour les examens à la fin de chaque période.» Durant sa scolarité, un lycéen doit suivre au minimum 75 modules comportant 38 cours, dune heure et quart chacun avec quinze minutes de pause entre deux. Parmi eux, 45 sont obligatoires, les autres optionnels. De ce fait, il existe un tronc commun - en finnois, maths, biologie, langues, histoire et géographie, etc. Mais lélève avance à son rythme et choisit détudier dabord telle ou telle matière. Normalement, la scolarité au lycée dure trois ans. Mais sil est très bosseur, lélève peut boucler le parcours en deux ans. Sil traîne, ça peut être quatre. Mais il ny a pas de redoublement. «Pourquoi faire refaire toute une année à un élève sous prétexte quil est mauvais en maths ?» sétonnent les Finlandais.
Pour compliquer laffaire, lannée est divisée en cinq périodes de six à sept semaines, dont chacune est couronnée par un examen dans les différents modules. Enfin, cerise sur le gâteau, chaque lycée est largement autonome. Comprenez : on ny trouve pas les mêmes modules. Le Lycée darts plastiques propose des options en dessin, céramique, photo, etc., mais aussi en musique, philosophie, psychologie et histoire. La moitié des établissements dHelsinki ont ainsi des profils particuliers : sport, sciences, langues
Pour Annette et Antti, le lycée sest chargé de construire leur premier emploi du temps à partir de leurs vux. Mais au bout de deux mois, les élèves doivent se débrouiller. «Au début, ça paraît dur, avoue Annette, mais en dernière année de collège, on nous prépare durant nos cours dorientation. Puis, on a encore un module consacré à lorganisation après larrivée au lycée.» Lun des objectifs du lycée est de préparer au supérieur. Lélève doit être autonome. Plus il avance dans les études, plus il est censé savoir ce quil veut faire plus tard. Et donc choisir ses options en fonction du métier auquel il se destine. En pratique, beaucoup ne sont pas encore décidés. «Quelque chose avec le dessin», dit Antti dont le père est architecte. Eevi, grande blonde de 19 ans qui passe le bac cette année, pense «aux langues». Elle étudie lespagnol, langlais, le français, le suédois et vient de passer un an au Japon «pour découvrir la culture».
Dans son bureau où trône la photo de la dernière promotion de bacheliers - en casquettes blanches et vestes marine, à la cérémonie de remise du diplôme -, Kati Rauhansalo, conseillère dorientation, vérifie sur son ordinateur lemploi du temps dune élève. Il est plein de trous : «Il y a trop peu de modules, ça ne va pas, je vais la convoquer et envoyer un mail à ses parents.» Le lycée compte 580 élèves, 45 enseignants et deux conseillères Ce sont elles qui discutent avec les élèves leur projet davenir, organisent la venue de professionnels dans le lycée, des visites dentreprises
Design épuré
En Finlande, il ny a ni surveillant ni CPE. Mais des conseillers dorientation, des psychologues et des infirmières. Les lycéens tutoient les enseignants - en finnois, le tutoiement est beaucoup plus courant quen français. Tout cela explique sans doute latmosphère bon enfant qui règne. Le Lycée darts plastiques est logé dans un immeuble de trois étages, avec juste une petite plaque à lentrée. On y entre sans sonner ni se présenter. Dans le hall, le distributeur de sodas na pas encore été retiré dans le cadre de la lutte contre lobésité. La machine à café marche quand elle veut. Dans les couloirs, pas de bousculade. Les élèves vont et viennent au fil de leurs modules, un peu comme des étudiants. On croise une majorité de filles, des gothiques tout en noir, dautres à cheveux rouges ou piercings. Au premier étage, une grande pièce ouverte est réservée à la détente : un canapé dangle bleu vif, une table basse et une pile de jeux de société. Partout des meubles au design épuré, en bois clair.
En cours danglais, une élève, debout face à la classe, raconte ses deux mois dété en Angleterre. Une camarade lui demande si elle a trouvé les Anglais sympas. «Comme je suis brune, on me prenait souvent pour une Polonaise. Alors ils nétaient pas toujours aimables »Sa prof explique quelle a toute liberté pour organiser ses cours : «Les programmes fixent les objectifs principaux et cest à chaque enseignant de se débrouiller pour les atteindre.» A-t-elle déjà été inspectée ? «Mais nous navons pas dinspecteurs !» rigole-t-elle. Elle a une trentaine délèves en cours. Dans certaines matières artistiques qui réclament de la place et du matériel, on ne dépasse pas 13. Le maximum délèves par classe est de 38, en finnois par exemple. Chaque enseignant note les présents. Au bout de quatre absences, lélève doit recommencer le module. Dans dautres lycées, cest après 20% dabsences.
Petits boulots
Le bac - l«examen de matriculation», créé en 1852 - est aussi compliqué que le reste. Il faut passer au minimum quatre épreuves, le finnois obligatoirement et trois parmi les quatre suivantes : une autre langue vivante, généralement le suédois, maths et une matière générale (physique, chimie, histoire, sciences sociales, psycho ). Eevi a déjà passé les examens danglais et de psycho. A la session dautomne, elle présentera le suédois et lespagnol. Et à celle de printemps, il lui restera le finnois, les maths et le français. Son amie Fanny, 18 ans, présente une matière de moins : maths et suédois cet automne, finnois, français et psycho au printemps. Comme elles ont pris beaucoup de modules les deux premières années, elles sont maintenant en roue libre et ont moins de vingt heures de cours par semaine. Ce qui leur permet davoir un boulot. Fanny, passionnée de samba brésilienne, donne des cours de danse. Eevi est vendeuse. Elles reçoivent en plus «laide à la formation», 250 euros par mois versée en fonction des revenus des parents. «Mais ça ne nous suffit pas, pour les sorties et le maquillage.»
Derrière cette belle vitrine, tout nest pas parfait. Officiellement il ny a pas de hiérarchie entre les établissements. Il nempêche que certains, qui recrutent sur dossier, sont bien plus courus que dautres. «On ne peut empêcher les parents de vouloir toujours le meilleur», soupire une enseignante. On reste toutefois loin des écarts entre les lycées en France. Pour éviter une compétition stérile, les notes oscillent entre 4 et 10. Cela nempêche pas le bachotage lors des examens. Enfin, lautonomie laissée aux lycéens est parfois lourde à porter. «Cest beaucoup de liberté et de responsabilités pour les élèves, et peu de contrôle», souligne Anne Mattsson, conseillère dorientation. Les deux fusillades meurtrières intervenues en lespace dun an dans un établissement scolaire sont là pour le rappeler : aussi performant soit-il, le lycée finlandais ne résout certainement pas le malaise qui mine une partie de la jeunesse.